#399 Faire face à la réalité de l’inceste avec Romain Lemire
C’est la 2ème fois que je reçois un “Lemire” et chaque fois ce sont des épisodes fondamentaux pour Vlan!
Le 1er frère que j’ai reçu c’était Vincent pour parler du conflit Israélo-Palestinien, 1 an après le 7 octobre. Un double épisode qui a beaucoup marqué. Cette fois, je reçois Romain, un de ses frères pour parler d’inceste.
Romain a gagné le prix Goncourt du 1er roman pour “Clément”, une autobiographie romancée et ce livre m’a boulversé. J’ai moi même été en contact proche avec un pédophile lorsque j’étais enfant mais vu les chiffres ca n’a rien d’étonnant. Ce qui est tabou ce n’est pas l’inceste, c’est d’en parler….
Avec ce livre, on rentre dans le Paris des années 80, dans la vie d'une famille bourgeoise intellectuelle, avec un père adoré, super prof de français, poétique, drôle, plein d'amis et qui violait ses fils depuis leurs 7 ans.
Dans cet épisode, j'ai questionné Romain sur la mécanique du silence, sur ce que ça fait dans la tête d'un enfant qui ne sait même pas ce qu'est un pénis, sur la dissociation qui peut durer des décennies, sur les sabotages amoureux, sur la reconstruction. Nous parlons aussi des chiffres qui donnent le vertige, 160 000 enfants par an, 9 milliards d'euros de coût annuel en France. Et du courage de parler. Parce que, spoiler alerte, ça finit bien.
Idées centrales discutées
L'inceste raconté à hauteur d'enfant
Romain a fait un choix littéraire qui change tout: raconter l'inceste depuis la perspective de l'enfant, en temps réel. À 7 ans, Clément ne sait pas ce qu'est un pénis en érection. Il appelle ça "de l'huile." Il ne sait rien. C'est précisément pour ça qu'il ne peut ni nommer ni dénoncer. Ça retourne complètement la question "pourquoi il n'a rien dit?" — parce qu'un enfant n'a tout simplement pas les mots ni les cadres pour le faire.
Timestamp: P1 ~00:10:30
Le prédateur n'est pas le monstre qu'on imagine
On a tous en tête l'image du violeur dans le parking. La réalité statistique est autre: les incesteurs et violeurs sont représentatifs de l'ensemble de la société. Sympas, drôles, avec une vie épanouie et plein d'amis. Le père de Romain était adulé de ses élèves, un grand prof de littérature. Et on connaît tous, sans le savoir, au moins un violeur. Et on l'aime. C'est vertigineux.
Timestamp: P1 ~00:06:48
Le silence est une condition, pas un accident
Le silence ne vient pas que des victimes. Il vient de l'entourage entier — du frère qui voit et part se coucher, des amis du père qui savaient dans les années 60-70, des mutations silencieuses d'établissement. Le silence ne protège pas, il détruit. Et c'est la condition absolument nécessaire, voire suffisante, pour que les prédateurs agissent pendant des années.
Timestamp: P1 ~00:25:00
La dissociation: vivre en se regardant vivre
Les victimes de traumatismes infantiles développent souvent un état de dissociation: on se regarde vivre depuis les gradins, on n'est pas vraiment là où on est. Romain l'a vécu pendant des décennies. Cet état sabote les relations amoureuses, génère une fatigue constante, empêche de se projeter. "Vivre en existant" — trouver cette phrase dans un livre d'une amie a été pour lui une révélation: c'est exactement ce qu'il cherchait à atteindre.
Timestamp: P1 ~00:42:15
La reconstruction est une errance, pas un programme
Romain ne s'est pas reconstruit par une thérapie structurée. Il s'est reconstruit par les autres, par les amours, par les limites trouvées à tâtons. À 45 ans, il s'est rendu compte qu'il était résilient sans savoir par où il était passé. Comme quelqu'un qui arrive à l'étape suivante après une journée de brouillard complet. C'est de là que vient le livre: essayer de comprendre rétrospectivement son propre chemin.
Timestamp: P2 ~00:05:53
L'onde de choc va bien au-delà de la victime directe
9 milliards d'euros par an en France. C'est le coût chiffré des agressions sexuelles sur mineurs: soins, justice, addictions, arrêts maladie, dépressions, suicides. Et humainement: la mère qui réalise en lisant le livre qu'elle s'est plantée à chaque fois pendant des décennies, la sœur bipolaire qui meurt à 47 ans, les partenaires amoureux qui subissent les ruptures sans comprendre. Il y a le village qui agresse, le village qui souffre, et un troisième village de gens qui n'avaient rien à voir avec l'histoire et qui en subissent quand même les éclats.
Timestamp: P1 ~00:49:22
La justice punit encore la victime
Quand un enfant dénonce, dans de nombreux cas c'est lui qui quitte le foyer, pas le père. Des mères qui refusent de présenter l'enfant à un père violent risquent la prison. Le père garde son canapé et sa télé. Romain est clair: on est à la préhistoire sur ces questions. MeToo a ouvert une fenêtre depuis dix ans, mais il reste un long chemin à faire.
Timestamp: P2 ~00:19:49
Questions posées dans l'interview
Références citées dans l'épisode
Livres
Françoise Dolto, Le complexe du homard (P1 ~00:15:32) — lu par Romain enfant; le livre dit que les relations sexuelles entre parents et enfants ne sont pas normales, mais l'enfant ne s'y retrouve pas parce que ce qu'il vit ne ressemble pas à de la violence physique
Vanessa Springora, Le consentement (P1 ~00:18:08) — cité parmi les livres majeurs sur ces sujets
Camille Kouchner, La familia grande (P1 ~00:18:08) — cité dans le même groupe de témoignages littéraires
Neige Sinno, Triste Tigre (P1 ~00:18:08) — cité ("Triste tique" dans le transcript, clairement Triste Tigre)
Frédéric Pommier, Derrière les arbres (P1 ~00:18:22 et ~00:45:19) — livre sur l'amnésie traumatique, cité deux fois; contraste avec l'expérience de Romain qui n'a jamais eu d'amnésie traumatique
Personnes
Gabriel Matzneff (P1 ~00:29:47) — cité dans le contexte post-68, auteurs qui racontaient leurs relations avec des enfants
Claude François (P1 ~00:29:47) — cité pour ses déclarations sur les jeunes filles entre 14 et 18 ans
Lola Lafon (P2 ~00:31:56) — citée pour sa phrase "MeToo est la seule joie politique de mon existence"
Patrick Bruel (P2 ~00:16:55) — mentionné dans l'actualité (accusations en cours)
Flavie Flament (P2 ~00:17:21) — mentionnée comme exemple de victime droguée
Abbé Pierre (P2 ~00:33:49) — dans le contexte d'un panneau de manifestation: "Not all men but même l'Abbé Pierre"
Associations
Face à l'inceste, présidente Solène Favre (P1 ~00:49:56) — source du chiffre de 9 milliards d'euros par an
Émissions
Léa Salamé, interview des trois frères Lemire (P1 ~00:17:34)
Les citations marquantes
Les questions que l'on
traite
Pourquoi c'est toi qui as écrit ce livre et pas un de tes frères?
Comment ça résonne dans la tête d'un enfant de 7 ans — est-ce qu'il comprend ce qui lui arrive?
Comment repère-t-on les signes qu'un enfant ne va pas bien à cause d'un inceste?
Il y avait des gens autour de ton père qui savaient — et qui ont choisi de se taire?
Pourquoi vous avez décidé de faire une interview à trois avec vos frères chez Léa Salamé?
Comment ta mère a-t-elle vécu la lecture du roman?
Comment tu te es reconstruit concrètement — au-delà de la psychothérapie?
Il y a une scène où Clément va de lui-même vers son père à 13 ans. Comment tu expliques ça aujourd'hui?
Qu'est-ce que tu voudrais dire aux victimes qui n'ont encore jamais parlé à personne?
Est-ce que MeToo te redonne espoir sur l'évolution de ces questions?

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