#390 Faire de son quotidien un acte de resistance avec Fabrice Midal
Fabrice Midal, philosophe, fondateur de l'École Occidentale de Méditation et auteur d'une vingtaine de livres dont le dernier, Empêcher que le monde ne se défasse, paru récemment. C'est aussi l'auteur d'un podcast génial.
Je le connaissais de loin. J'avais tort de ne pas l'avoir lu plus tôt. Dès qu'on s'est mis à parler, j'ai réalisé qu'on partageait une même manière de regarder le monde : avec inquiétude, mais sans résignation. Avec lucidité sur ce qui fout le camp, et une conviction tenace que quelque chose reste à faire, là, maintenant, à notre échelle.
Dans cet épisode, nous parlons de ce que Fabrice appelle la calculabilité généralisée : cette tendance de notre époque à ne considérer comme réel que ce qui se mesure, se gère, se rentabilise. Et comment cette idéologie invisible, qu'on ne voit même plus parce qu'elle est partout, est à l'origine de beaucoup de nos souffrances, de nos burn-out, de notre sentiment d'impuissance collective.
J'ai questionné Fabrice sur la différence entre la haine et la colère, sur ce que résister veut vraiment dire, sur pourquoi la méditation est devenue un outil de barbarie dans la majorité des entreprises, et sur ce que Camus, René Char, Etty Hillesum ont à nous dire aujourd'hui. Nous parlons aussi de la distinction entre le sacrifice et l'amour, entre le militantisme et l'engagement, entre réagir et agir.
Ce qui m'a le plus frappé dans cette conversation : Fabrice ne propose pas de grand soir. Il propose un pas. Un seul. Et l'idée que ce pas, même invisible, même non mesurable, pourrait changer tout.
IDÉES CENTRALES
1. La calculabilité comme idéologie invisible [00:04:57] Notre époque a redéfini le réel : est réel ce qui est calculable, gérable, rentable. Tout le reste, y compris la qualité d'une présence humaine, a été évacué du champ de ce qui compte. Cette idéologie n'est pas neutre : elle produit de la déshumanisation à grande échelle. Pourquoi c'est important : cela requalifie nos problèmes. Ce ne sont pas des problèmes psychologiques, ce sont des problèmes idéologiques. La responsabilité change de camp.
2. Dépsychologiser nos souffrances [00:06:00] Le burn-out n'est pas un problème de gestion émotionnelle individuelle. C'est le symptôme d'un modèle qui demande aux gens de s'instrumentaliser pour garder leur place. Remettre la cause dans le système, pas dans la personne, est un geste philosophique et politique. Pourquoi c'est important : ça libère. Et ça déplace l'action possible.
3. Colère vs haine : une distinction vitale [00:18:30 – 00:27:00] La colère est saine, elle dit non à l'injustice. Elle est une force de vie, confirmée par l'éthologie, la physiologie, et Descartes lui-même. La haine, elle, veut détruire et jouir de la destruction. Toute résistance qui glisse de la colère vers la haine finit par devenir ce qu'elle combat. Pourquoi c'est important : savoir réussir sa colère, lui donner forme sans la transformer en haine, c'est la condition d'une résistance qui reste humaine.
4. Agir sans garantie de résultat [00:15:17 – 00:18:00] Toutes les grandes révolutions, toutes les résistances historiques, ont été faites par des gens qui ne calculaient pas leur impact. Les résistants disaient "je ne pouvais pas faire autrement", pas "j'ai optimisé ma stratégie". Attendre la certitude d'impact avant d'agir, c'est rester prisonnier du système même qu'on veut changer. Pourquoi c'est important : ça autorise à agir maintenant, à sa propre échelle, sans diplôme de héros.
5. L'excellence comme acte de résistance ordinaire [00:45:10 – 00:48:00] Sauver le monde n'est pas réservé aux militants. Un médecin qui prend le temps de parler, un cuisinier qui fait à manger avec du cœur : chaque acte fait avec présence empêche que le monde ne se défasse. L'excellence n'est pas la performance calculée, c'est l'humanité mise dans ce qu'on fait. Pourquoi c'est important : ça restitue à chacun une puissance d'agir concrète, immédiate, sans attendre les conditions idéales.
6. L'identité comme prison [00:49:39 – 00:51:30] L'injonction contemporaine à se définir, à s'enfermer dans une identité stable, est une illusion. Nous sommes des êtres relationnels, façonnés par le contexte. Ce qui nous libère n'est pas de savoir qui on est, mais d'être en relation. C'est la relation qui guérit. Pourquoi c'est important : cela remet en cause l'individualisme comme fondement de l'action et de l'identité.
RÉFÉRENCES CITÉES
Philosophes et penseurs
Albert Camus, Discours de Stockholm (prix Nobel) — titre du livre de Fabrice, fil rouge de l'épisode [00:02:15]
Albert Camus, L'Homme révolté — notion de révolte comme condition humaine [00:39:24]
Camus vs Sartre, querelle sur la guerre d'Algérie — "entre la justice et ma mère, je préfère ma mère" [00:18:30]
Emmanuel Kant — impossibilité de juger sa propre époque de l'extérieur [00:10:36]
René Char, Feuillets d'Hypnose — résister sans haine, capitaine Alexandre [00:36:34]
Simone Weil (philosophe), Note sur la suppression générale des partis politiques (1944) — danger de renoncer à penser par soi-même [00:21:31]
Spinoza — la joie comme carburant de l'action, évoqué par Greg [00:40:42]
Descartes — un être humain qui ne peut pas se mettre en colère n'est plus un être humain [00:25:00]
Figures historiques et spirituelles
Etty Hillesum — jeune femme déportée pendant la Seconde Guerre mondiale, figure de résistance intérieure, textes lumineux redécouverts il y a 30 ans [00:34:04]
Arnaud Beltrame, lieutenant-colonel mort à Trèbes — distinction sacrifice vs amour [00:43:30]
Nelson Mandela — agir sans calcul, tenir debout [00:47:21]
Le Bouddha — premier acte : déconstruire les castes et l'exclusion des femmes. Mécompréhension généralisée du bouddhisme [00:28:21]
Saint François d'Assise — "Sœur la lune, frère arbre", la création comme fraternité [00:04:57]
Références culturelles et littéraires
Kabale juive — la légende des dix justes qui empêchent le monde d'être détruit [00:57:47]
Satish Kumar — "leçon de dépendance", nous sommes des êtres dépendants les uns des autres [00:51:00]
Œdipe (Sophocle) — les apparences trompeuses [00:04:57]
Livres de Fabrice Midal
Empêcher que le monde ne se défasse — dernier livre, fil conducteur de l'épisode
Foutez-vous la paix — burn-out, auto-instrumentalisation, colère
Les citations marquantes
Les questions que l'on
traite
Comment toi, tu regardes et tu observes le monde dans lequel on évolue en ce moment ?
Pour la plupart des gens, ce qui est réel, c'est ce qui est calculable. Qu'est-ce que ça veut dire concrètement ?
Qu'est-ce qui t'effraie dans ce monde ?
Tu penses qu'on est dans l'immonde ?
Comment tu redescends dans le concret pour traverser cette période, pour les gens qui sont perdus ?
Est-ce que c'est possible de vraiment s'extraire de ce modèle ?
Tu fais une différence entre la colère et la haine, et tu dis que la colère est saine. C'est quoi une colère réussie ?
La méditation n'est-elle pas devenue, elle aussi, un outil de gestion du stress au service du système ?
Comment faire son travail bien, dans ce monde-là, sans se trahir ?
Qu'est-ce qui te donne envie du futur, toi ?
Timelaps
00:00 — Introduction : se réjouir du futur sans naïveté ni fatalisme
01:42 — Entrée en matière : comment Fabrice regarde le monde aujourd'hui
02:15 — Le titre du livre : ce que Camus voulait dire par "empêcher que le monde ne se défasse"
04:07 — Ce qui effraie vraiment Fabrice : la calculabilité comme nouvelle définition du réel
06:00 — Burn-out : ce n'est pas un problème psychologique, c'est un problème idéologique
08:05 — Le réel comme construction idéologique : économie vs écologie, même combat
13:01 — Ce qu'on prétend rationnel est profondément irrationnel
15:17 — Comment agir sans garantie de résultat : la leçon des grands résistants
18:30 — Haine vs colère : la distinction la plus importante du livre
20:14 — Militantisme vs engagement : être contre vs être pour
22:48 — Pourquoi la colère est saine, selon Descartes, l'éthologie et la physiologie
28:05 — La méditation instrumentalisée : quand elle devient un outil de l'immonde
31:09 — Le capitalisme absorbe tout : du self-care au développement personnel
33:06 — S'extraire du système ? Non. Remettre du monde là où il n'y en a plus
34:04 — Etty Hillesum : rester debout et digne dans l'effondrement
36:07 — René Char, Camus, Frankl : les résistants comme boussole
40:42 — Joie vs amour : le désaccord amical entre Greg et Fabrice
43:30 — Arnaud Beltrame : la différence entre le sacrifice et l'amour
45:10 — Sauver le monde commence par faire son travail bien
48:43 — Les contradictions font partie de la vie : personne n'est à la hauteur, et c'est soulageant
51:00 — L'identité comme illusion : nous sommes des êtres relationnels
54:00 — Ce qui donne de l'élan à Fabrice : l'amour et le goût de l'effort
57:47 — La légende des dix justes : on ne sait pas si on sauve le monde, et c'est pour ça qu'on le fait
59:03 — Clore et ouvrir : fermer la porte au découragement, ouvrir celle du premier pas


![[SOLO ] Reprendre goût au futur dans un monde en crise [SOLO ] Reprendre goût au futur dans un monde en crise](https://www.vlanpodcast.fr/media/pages/episodes/solo-reprendre-gout-au-futur-dans-un-monde-en-crise/22e7855dbc-1777400192/a53e4200-65f3-40b6-a62c-b1fdf8739d05-300x.jpg)